L'entreprise biospeologica : sa cr�ation, son activit� et ses r�alisations
ENDINS, núm. 28. 2005. Mallorca
L’ENTREPRISE BIOSPEOLOGICA.
SA CRÉATION, SON ACTIVITÉ ET SES RÉALISATIONS
par Georges RACOVITZA1
Résumé
L’„Essai sur les problèmes biospéologiques” d’Émile Racovitza ne devrait
représenter à l’origine qu’un simple manifeste adressé aux zoologistes intéressés
par l’étude du domaine souterrain. Devenu aussitôt œuvre de référence en bios-
péologie, il a eu néanmoins pour effet la constitution de „Biospeologica”, entreprise
privée de facture internationale destinée à coordonner toutes les recherches ayant
trait à la faune cavernicole. Cette insolite association scientifique a poursuivit avec
persévérance son but en dépit des profondes perturbations provoquées par la
Première Guerre Mondiale. En 1920 elle a été transférée de France en Roumanie,
dans le cadre officiel de l’Institut de Spéléologie de Cluj, dont la création est due elle
aussi à Racovitza. Le nouveau contexte s’est avéré être moins favorable qu’on était
en droit de l’espérer, principalement par suite de la grande crise économique surve-
nue à partir de 1929. Mais „Biospeologica” a continué de fonctionner jusqu’à la dis-
parition de son initiateur, en enregistrant finalement un bilan vraiment remarquable,
voire unique.
Resum
En el seu temps l’Essai sur les problèmes biospéologiques d’Émile Racovitza
només pretenia ser un simple manifest adreçat als zoòlegs interessats en l’estudi
del medi subterrani. Emperò, de seguida es va convertir en una obra de referència
de la naixent Bioespeleologia i va produir com a efecte la constitució de
“Biospeologica”, una empresa privada de caràcter internacional que tenia com a
finalitat la coordinació de totes les recerques que tractassin de la fauna subterrània.
Aquesta insòlita associació científica va perseguir el seu objectiu amb perseveràn-
cia malgrat les pertorbacions provocades per la Primera Guerra Mundial. En 1920,
“Biospeologica” va ser transferida des de Frància a Romania dins el marc de
l’Institut d’Espeleologia de Cluj, el qual acabava de ser creat també per Racovitza.
El nou context esdevingué menys favorable del que es podria esperar, principalment
com a conseqüència de la gran crisi que va començar l’any 1929. Amb aquests
entrebancs, “Biospeologica” continuà la seva tasca fins a la desaparició del seu fun-
dador, generant un balanç molt destacable i fins i tot excepcional.
Essai sur les problèmes biospéologiques”, l’œuvre
Mais, tel que l’expérience acquise au cours des pre-
par laquelle Émile Racovitza a inauguré l’ère des
mières explorations souterraines l’avaient démontré, une
recherches systématiques sur la faune cavernicole
collaboration beaucoup plus large était nécessaire. Il lui
(Figure 1), a subi avant de paraître une certaine méta-
fallait un moyen efficace pour l’obtenir.
morphose dans la pensée de son auteur, aujourd’hui pra-
Le plus probablement en 1906, Racovitza a distribué
tiquement oubliée. Il convient de la remémorer, parce
à de nombreux zoologistes une sorte de lettre-type, non
qu’elle a été particulièrement importante pour l’essor que
datée, par laquelle il leur proposait de se charger à plus
la biospéologie va bientôt connaître.
longue échéance de l’étude du matériel collecté au cours
En se rendant compte que le programme scientifique
des campagnes biospéologiques. Il spécifiait que les tra-
qui devrait fournir des réponses aux questions que la
vaux élaborés par suite de ces études seront publiés
découverte de Typhlocirolana moraguesi lui avait posées
dans la revue dont Georges Pruvot et lui-même étaient
dépassait nettement ses possibilités, Racovitza a pris
les directeurs, les „Archives de Zoologie expérimentale et
soin de trouver avant tout l’indispensable appui dont il
générale”, où ils seront groupés sous le titre commun de
avait besoin. Il a eu la chance de bénéficier en très peu
„Biospéléologica” afin de pouvoir être réunis finalement
de temps de l’aide précieux de René Jeannel (Figure 2).
dans une collection à part. En outre, il précisait que „la
série débutera par un Avant-propos dans lequel le signa-
taire de cette lettre expliquera le but et les significations

c
de cette nouvelle rubrique ouverte dans les «Archives»
1
Institutul de Speologie „Emil Racovita”, Str. Clinicilor nr. 5, 400006
s
Cluj-Napoca, Roumanie.
[...] Ainsi, la première série portera comme titre:
25

et donner des renseignements sommaires sur les condi-
tions d’existence offertes aux Cavernicoles qu’on y a
recueillis.

b) Signaler aux spéologistes les particularités excep-
tionnelles et intéressantes, quand il s’en présente.
c) Permettre à ceux que la chose intéresse de dres-
ser leur programme d’exploration avant de se rendre
dans les régions que nous avons visitées.
” (JEANNEL &
RACOVITZA, 1907, p. 491).
Ainsi conçue, l’„Énumération…” répondait à une
nécessité très importante dans l’étape extensive des
recherches souterraines, car elle renfermait des informa-
tions d’une large utilité dans cette science par excellence
synthétique qui est la spéléologie. Son incontestable
valeur est attestée en premier lieu par sa continuité. Tant
que les vicissitudes de l’histoire n’affecteront pas la colla-
Figure 1: Émile Racovitza en tenue de spéléologue (dessin d’après
boration effective d’entre ses auteurs, le répertoire initié
une photographie de R. Jeannel, septembre 1912).
en 1907 arrivera à son septième tome, avec un impres-
Figura 1: Émile Racovitza equipat com a espeleòleg (dibuix fet a par-
sionnant total de 952 grottes et, puisque certaines ont été
tir d’una fotografia de R. Jeannel, septembre de 1912).
visitées plusieurs fois, de 1.044 références. Ceci se pas-
sait en 1929. En 1951, Pierre Alfred Chappuis et René
Jeannel ont ajouté à ce bilan le huitième volume, dans
lequel sont décrites 177 autres grottes explorées jusqu’en
Biospéléologica I – Avant-propos par Racovitza [...]”.
1949, pour que la série soit close en 1958, quand Henri
Or, dans le Sixième tome des „Archives”, la mention
Coiffait a publié le neuvième et dernier tome. Et il y a lieu
Biospéologica - I” précède non pas un avant-propos,
de noter qu’en 1987, l’assemblée générale de la Société
mais le titre même de l’„Essai”, ce qui signifie que le tra-
de Biospéologie de France a émis le vœu que ce genre
vail par lequel Émile Racovitza a posé l’étude du do-
de publications soit repris, ce qui témoigne une fois de
maine souterrain sur des bases réellement scientifiques
plus de sa durable et unanime appréciation.
ne devrait être à son origine qu’une simple introduction en
Tel qu’il était naturel, l’objectif primordial de l’entre-
matière. La métamorphose à la quelle nous nous
prise „Biospeologica” a été l’étude des animaux caverni-
sommes rapportés ci-dessus réside justement dans cette
coles. Compte tenu du nombre croissant de ceux qui
fondamentale transformation, ayant pour conséquence
répondaient à son appel, Racovitza a réuni dans une pe-
l’apparition d’un ouvrage de référence pour la science
tite brochure les règles requises par un prélèvement cor-
biospéologique.
rect des échantillons faunistiques. Parue dans les
La démarche de Racovitza a eu des résultats qui
„Archives de Zoologie” le 20 juillet 1913 et intitulée
dépassaient les prévisions les plus optimistes. Elle a
Biospeologica. Instructions pour la récolte et la conser-
donné naissance à ce que celui-ci a nommé l’Entreprise
vation de biotes cavernicoles et pour la rédaction des
scientifique mondiale „Biospeologica”, c’est-à-dire à une
données nécessaires à leur étude” (Figure 3), elle a été
large coopération entre tous les spécialistes engagés
diffusée à tous les collaborateurs et dès lors, son auteur
dans l’étude du domaine souterrain. Dirigé par son initia-
a exigé que ces normes soient strictement respectées.
teur et par René Jeannel, cet organisme unique en sa
Maintenant que cette brochure est publiée, que les
sorte s’est avéré extrêmement efficace. En 1919, c’est-à-
instructions et les explications sont bien détaillées et
dire après seulement 12 ans, la série „Biospeologica”
expliquées, nous sommes décidés à refuser le matériel
comptait déjà 40 travaux qui totalisaient environ 3.400
qui n’a pas été récolté suivant les règles que nous indi-
pages. C’est une des preuves les plus éloquentes de l’es-
quons et qui n’est pas accompagné des renseignements
sor inouï que Racovitza a donné à la biospéologie, en lui
qu’indique la brochure”, écrivait-il au naturaliste autrichien
imprimant consistance et pérennité aussi bien par ses
A. Paganetti un mois seulement plus tard. Des avertisse-
propres travaux, que par une laborieuse coordination des
ments semblables ont été adressés à nombre d’autres
recherches.
collaborateurs, y compris des spéléologues déjà consa-
Paru le 15 mai 1907, donc exactement le même jour
crés. Dans une lettre datant du 16 mai 1914 et destinée à
que l’„Essai”, le suivant ouvrage édité sous l’égide de
l’un des plus réputés spécialistes en art préhistorique,
„Biospeologica” est cette fois-ci le fruit des efforts com-
l’abbé Henri Breuil, Racovitza notait: „Je profite de l’occa-
muns de Jeannel et Racovitza. Intitulé „Énumération des
sion pour insister encore sur la nécessité d’avoir des ren-
grottes visitées”, il représente la séquence initiale d’un
seignements complets sur les grottes que vous voulez
répertoire des cavités explorées durant les campagnes
bien nous donner pour les Énumérations. Prenez des
spéléologiques, dont la publication sera reprise par inter-
fiches dans la poche et rédigez-les sur place en sortant
valles et qui constitue dans son ensemble une deuxième
de la grotte, avec le concours des guides; cela vous évi-
pierre de fondement dans la connaissance du domaine
tera de pénibles recherches ultérieures et vous évitera
souterrain.
aussi des erreurs.
Loin d’être une simple liste, le répertoire avait un
Quant à Racovitza et Jeannel, ils ont poursuivi avec
triple but, à savoir:
le même acharnement les explorations souterraines qu’ils
a) Fournir une idée générale sur les grottes visitées,
avaient commencées en 1905, en animant par le pouvoir
26

de leur propre exemple le mouvement biospéologique
international qui venait de prendre naissance. Ayant déjà
visité une cinquantaine de grottes pyrénéennes, ils ont
pensé que c’était le moment d’élargir leur champ d’action,
de sorte que la campagne de recherches programmée
pour l’automne 1906 s’est déroulée non pas en Europe,
mais en Afrique du Nord, dans le karst algérien.
Somme toute, l’incursion dans les cavités creusées
dans les flancs calcaires de l’Atlas a été plutôt une décep-
tion. La raison en fut que, à l’encontre des grottes médi-
terranéennes, qui abritent de véritables „fossiles vivants”,
c’est-à-dire des espèces dont les ancêtres ont disparu
depuis bien longtemps, celles-ci se sont avérées être peu-
plées par des animaux d’origine beaucoup plus récente,
peu différents des ceux se trouvant d’ordinaire à la surfa-
ce. Cependant, ce long et fatigant voyage, au cours
duquel plus de 1.000 km ont été parcourus, n’a pas été
dépourvu d’utilité. Outre son intérêt touristique, il a offert
aux deux naturalistes l’occasion de vivre des aventures
insoupçonnées et de faire des découvertes surprenantes.
Arrivés à Bouira, ils se sont proposés de visiter l’El
Figure 2: René Jeannel au Col de Correa (province de Lérida) (photo
E. Racovitza, 26 août 1910).
Ghar, une grande caverne ouverte au fond d’un vallon
sauvage et qui, selon les indigènes, servait de gîte à des
Figura 2: René Jeannel al Coll de Correa (província de Lleida) (foto E.
Panthères encore fréquentes à cette époque dans la
Racovitza, 26 d’agost de 1910).
région. Suivis jusqu’à l’entrée par une foule d’arabes qui
ne cachait guère leur anxiété, ils se sont engagés à tout
risque dans l’obscurité. Mais, au lieu du feulement mena-
fait était évident, il ne satisfait pas entièrement les exi-
çant de quelques fauves, ils ont été accueillis par les cris
gences de Racovitza. Le 12 novembre 1913, celui-ci écri-
aigus de milliers de Chauves-Souris et l’odeur âcre de
vait à son ami: „Ouf! j’ai fini par mettre sur pied l’énumé-
leurs excréments. C’était pour la première fois qu’ils
ration 5e Série. Je prépare la table de matières et la table
avaient la chance d’assister à l’incroyable spectacle
générale 1-5. Peyerimhoff doit encore m’envoyer un
propre aux grottes des zones tropicales dans lesquelles
paquet [de fiches]; j’espère que cela complétera les 500
ces étranges Mammifères forment des colonies perma-
grottes, car quoique nous ayons le No 562, nous n’avons
nentes. Dérangés par leur présence, les animaux s’envo-
en réalité que 486 grottes* dont seulement 368 ont été
lèrent en masse vers la lumière du jour, en frôlant au pas-
explorées par nous!
sage leurs visages et en éteignant leurs bougies. Et
Aussi instructive soit-elle, une description même som-
l’épais dépôt de guano frais semblait être lui aussi vivant,
maire des nombreuses explorations qui ont fait suite au
car sa surface remuait en vagues sous l’agitation des
périple africain demanderait trop d’espace. Nous allons
myriades de minuscules Arthropodes qui trouvaient ici
donc nous borner à en détacher les épisodes les plus
une inépuisable source de nourriture (JEANNEL, 1950).
importants, ainsi que certains détails significatifs pour les
Peu de temps après, Racovitza a eu l’agréable sur-
conditions dans lesquelles ces explorations ont eu lieu.
prise de recueillir dans une source des environs de Biskra
En 1909, vers le milieu du mois de septembre,
un Crustacé appartenant au même genre que la
Racovitza et Jeannel sont partis dans un voyage à travers
Typhlocirolana moraguesi qu’il avait découverte dans les
l’Ariège, avec l’intention de revoir toutes les grottes que
Coves del Drac. Revenant en Algérie quelques années
d’autres zoologistes avaient déjà visitées et de trouver
plus tard, Jeannel lui a fourni ensuite deux autres espèces
éventuellement des cavités encore inconnues. Afin de
nouvelles, ce qui montrait que ce genre est plus diversifié
faciliter leur tâche, ils se sont décidés de renoncer à la
qu’on l’avait cru. Son histoire posait des questions inci-
classique et dispendieuse caravane de mulets. Ils l’ont
tantes, parce qu’en dépit du fait qu’elles se trouvent sépa-
remplacée avec une voiture à deux chevaux, louée à
rées par les eaux salées de la Méditerranée, les quatre
Saint-Girons et menée par un patient et serviable cocher.
Typhlocirolanes souterraines doivent avoir une origine
Ce nouveau moyen de transport, si original et plutôt
commune. Selon l’hypothèse formulée par Racovitza,
comique pour une expédition spéléologique, leur à offert
leurs ancêtres épigés vivaient déjà dans les eaux douces
des avantages considérables. En remémorant ses aven-
pendant le Tertiaire, quand entre les Baléares et l’Afrique
tures souterraines, JEANNEL (1950, p. 39) écrira:
du Nord existaient des voies de communication du moins
Confortablement installés dans notre calèche pendant
lagunaires. Aussi, l’isolement des formes actuelles ne peut
les longues étapes, nous prenions agréablement un
être dû qu’à la retraite de la mer et aux modifications ulté-
repos, tout en goûtant le charme des vallées pyré-
rieures du climat (RACOVITZA, 1912).
néennes, ruisselantes de cascades entre les hautes
Durant les années suivantes, les explorations souter-
pentes couvertes de forêts de hêtres ou de grasses prai-
raines entreprises par Racovitza et Jeannel ont continué
avec un profit constant pour les collaborateurs de
„Biospeologica”, car elles restaient la principale source
* La différence provient du fait que les grottes visitées à plusieurs
d’un matériel d’études de plus en plus riche. Quoique ce
reprises figurent dans l’„Énumération…” sous divers numéros d’ordre.
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tervenir auprès d’un garagiste de Montpellier, mais seule-
ment si celui-ci s’obligeait „à fournir auto et pneus en bon
état et un chauffeur capable de faire des réparations
urgentes, et prudent (nous sommes tous pères de fa-
mille)
.” Il paraît donc que celui qui avait affronté la ban-
quise antarctique au bord d’un petit navire en bois et qui
n’hésitait pas à descendre dans les abîmes sur les bar-
reaux glissants d’une échelle de corde n’avait guère con-
fiance en ce moyen mécanisé de transport.
Commencée le 25 décembre 1913, la campagne s’est
déroulée dans des conditions très dures. Cet hiver-là fut
excessivement rigoureux, le mercure des thermomètres
descendant souvent jusqu’à -15°C. Dans son style ci fa-
cile à reconnaître, Racovitza écrira: „Comme cela se pas-
sait dans un pays méridional, où il doit faire chaud par
définition et où les habitants n’ont pas prévu qu’il puisse
faire autre température, nous fûmes singulièrement mal-
traités par la froidure dans nos chambres d’auberge non
chauffées et sans carreaux aux fenêtres. Le matin, nous
avions hâtes de fuir les gîtes des humains pour envahir
ceux des troglobies, dont les +10° à 12°C nous semblaient
délectables.
” (JEANNEL & RACOVITZA, 1918).
En dépit des circonstances nettement défavorables,
le gain de vitesse a permis qu’en seulement 17 jours
soient visitées 29 grottes, dont la longueur additionnée
s’élevait à 6 km. Outre ce remarquable record et la riche
récolte de cavernicoles qu’ils ont obtenue, Racovitza et
Jeannel ont constaté que les températures exception-
nellement basses avaient sur l’ambiance souterraine des
conséquences plus importantes qu’ils s’y attendaient. En
effet, un vent souvent assez fort soufflait dans toutes les
cavités descendantes, et les nombreuses mesures qu’ils
Figure 3: Brochure distribuée aux collaborateurs de „Biospeologica”.
ont faites montraient clairement que celui-ci provoquait
des perturbations notables dans la température et l’humi-
Figura 3: Opuscle distribuït als col.laboradors de “Biospeologica”.
dité relative de l’atmosphère. Ils ont observé de même
que, dans pareilles conditions, l’association faunistique
localisée au voisinage des ouvertures était bien différen-
ries, et dominées dans le lointain par les cimes neigeuses
te de celle qui s’y trouve normalement. Et ils sont revenus
de la grande chaîne.
de ce voyage avec la conviction que le milieu spéléique
Parmi les 18 cavités visitées au cours de ce voyage,
n’est pas si stable qu’on l’avait considéré d’ordinaire.
deux se détachent par le rôle à part qu’elles joueront dans
Au printemps suivant, Racovitza et Jeannel ont con-
le développement ultérieur de la biospéologie. La pre-
venu que c’était le moment de faire eux aussi connais-
mière et la plus remarquable est la Grotte de Moulis, que
sance avec le karst de la Slovénie. Un rêve sans doute
Jeannel désignera quarante années plus tard comme lieu
plus ancien pouvait ainsi se réaliser, parce qu’ils étaient
idéal pour l’aménagement d’un laboratoire souterrain trop
d’avis que „ce que le Mecque, la ville sainte de l’Islam, est
connu pour qu’il soit besoin d’en relever d’avantage l’im-
pour le musulman, la Carniole l’est pour le spéologiste et
portance. La seconde est la Grotte d’Aubert, autrefois
l’on ne peut devenir hadji ès science souterraine sans
réputée pour la richesse de sa faune cavernicole mais
avoir fait un pèlerinage dans ses célèbres cavernes
dans laquelle les chasseurs de raretés zoologiques
(JEANNEL & RACOVITZA, 1918, p. 220).
avaient déjà fait de véritables ravages (JEANNEL &
Parmi les nombreuses splendeurs qui peuvent être
RACOVITZA, 1910). Et cette alarmante constatation
admirées dans le pays d’origine de la karstologie, de loin
deviendra un des principaux arguments concrets sur les-
la plus renommée est la grotte de Postojna, et c’est elle
quels, lors du II-ème Congrès International pour la
que les deux amis se sont empressées de visiter tout
Protection de la Nature, c’est toujours Jeannel qui fonde-
d’abord. Arrivés le 24 avril, ils ont été pendant quatre jours
ra la demande que les grottes présentant un intérêt bios-
les hôtes d’Ivan Perko, à l’époque directeur des services
péologique particulier soient classées en tant que réser-
de la grotte et un nom bien connu en spéléologie.
ves naturelles (JEANNEL, 1933).
Accompagnés par celui-ci, ils ont eu accès non seule-
La première campagne que Racovitza et Jeannel ont
ment dans la partie touristique, mais aussi dans les gale-
effectuée en plein hiver a eu pour objectif l’exploration
ries non aménagées de cette vaste caverne, dans les-
des grottes situées sur le versant oriental des Cévennes.
quelles les troglobies étaient particulièrement abondants.
Cette fois, les deux spéléologues se sont embarqués non
Ils ont pu faire ainsi de précieuses observations sur leurs
pas dans une calèche, mais dans une automobile. Pour
mœurs et leurs préférences écologiques, y compris sur
l’obtenir, Racovitza a prié son ami Octave Duboscq d’in-
celles du fameux Coléoptère Leptodirus hochenwartii, la
28

Figure 4: Lettre d’Émile Racovitza concernant l’organisation de l’expé-
Figure 5: Lettre envoyée par René Jeannel le 19 avril 1915, après la
dition biospéologique de 1914 en Espagne.
bataille des Éparges.
Figura 4: Carta d’Émile Racovitza que tracta de l’organització de l’ex-
Figura 5: Carta enviada per René Jeannel el 19 d’abril de 1915, des-
pedició bioespeleològica de 1914 a Espanya.
prés de la batalla des Éparges.
première espèce connue dans l’histoire de la biospéo-
jet de création d’un musée et laboratoire international de
logie après la découverte du Protée.
spéologie auprès de cette merveille du domaine sou-
Racovitza a prêté attention spécialement à
terrain” (JEANNEL & RACOVITZA, 1918, p. 290).
Titanethes, un gros Crustacé menant une vie normale-
L’intérêt que Racovitza a manifesté à l’égard des
ment terrestre mais qui traverse volontairement des
recherches expérimentales est dévoilé de façon particu-
flaques d’eau. En consignant ce comportement, qui sem-
lière par une lettre datant du 30 janvier 1918 et reçue de
ble étrange si on néglige le fait que l’atmosphère des grot-
la part d’Edmond Sollaud, préparateur à l’école des
tes est très souvent saturée en vapeurs d’eau, le versé
Hautes Etudes de Besançon. Elle renferme le passage
naturaliste a ajouté un commentaire acide à l’adresse de
suivant: „Dans quelles conditions pensez-vous étudier
ceux qu’il considérait n’être que des „éthologistes en
éthologie et bionomie des cavernicoles? Il me semble
chambre”: „Il paraît qu’un expérimentateur notoire parvint,
que la plupart des spécialistes, pour les différents grou-
à l’aide d’installations compliquées et après avoir dépensé
pes, négligent assez ce point de vue. N’avez-vous jamais
des trésors de patience et d’ingéniosité, à faire vivre pen-
songé à installer, à Banyuls par exemple, un laboratoire
dant quelque temps le Titanethes d’Adelsberg, cet Isopode
de Biospéologie expérimentale? Il me semble que
que la classification qualifie de terrestre, complètement
quelques expériences de longue haleine, poursuivies sur
immergé! Nous nous promettons une agréable distraction
une longue suite de générations, seraient d’un intérêt pri-
de la lecture du mémoire relatant cette décisive expéri-
mordial pour établir l’influence des conditions de milieu
mentation” (JEANNEL & RACOVITZA, 1918, p. 294).
réalisées dans le domaine hypogé.” Or, les souligne-
Ces lignes ne montrent point qu’Émile Racovitza
ments appartiennent non pas à l’expéditeur, mais bien au
aurait été un adversaire déclaré de l’expérimentation. Il
destinataire de cette lettre.
était simplement d’avis qu’en éthologie, celle-ci doit être
Après la rapide mais très fructueuse tournée entre-
non pas un suppléant, mais un complément de l’observa-
prise dans le karst classique de la Slovénie, le couple de
tion faite dans le milieu naturel des êtres vivants.
biospéologues est revenu au cours de l’été dans le pay-
D’ailleurs, un des principaux problèmes discutés avec
sage beaucoup plus familier de l’Espagne. Le programme
Perko a été justement la possibilité qu’un laboratoire soit
(Figure 4) prévoyait l’exploration de plusieurs grottes de
aménage dans la grotte de Postojna, car celle-ci „...c’est
l’Aragon, ce qui demandait un séjour de deux à trois
l’une des plus remarquables grottes du monde entier et
semaines. Mais le 29 juillet 1914, quand ils n’avaient visi-
l’on ne peut que faire des vœux pour la réalisation du pro-
té que cinq des cavités dont l’existence les avait été déjà
29

Figure 6: Institut de Spéléologie de Cluj (photo B. P. Onac).
Figura 6: Institut d’Espeleologia de Cluj (foto B.P. Onac).
signalée par les montagnards, Racovitza et Jeannel ont
entiers de fantassins pulvérisés par les torpilles et tout
appris une terrifiante nouvelle: la Première Guerre
cela dans une telle boue que les soldats s’enlisaient et
Mondiale venait de se déclencher! Ils se sont donc
qu’aujourd’hui encore il y a dans la boue des blessés qui
empressés de retourner aussi tôt que possible à Banyuls-
agonisent depuis dix jours sans qu’on puisse leur porter
sur-Mer, parce que tout ce qu’ils avaient édifié avec tant
secours. En six jours nous avons reçu 2.842 blessés. Il a
d’efforts risquait maintenant d’être complètement détruit.
fallu travailler nuit et jour à panser et évacuer sous une
Le déroulement ultérieur des événements n’a pas
pluie torrentielle… Et quels blessés! Des blocs de boue
confirmé cette sombre mais légitime suspicion. En effet,
où il fallait souvent chercher pour reconnaître la tête des
„Biospeologica” s’est montrée capable de survivre au
pieds. Jamais je n’aurais pu me figurer des choses sem-
dévastateur conflit armé, mais son activité a été fortement
blables. Malgré les souffrances de ces pauvres gens, il
perturbée.
était admirable de voir leur entrain.
La première conséquence néfaste de la guerre a été
Ce paragraphe n’est qu’une infime partie de la con-
que ceux qui ont fut les pionniers et les animateurs de
sistante correspondance par laquelle les deux amis sont
toute l’entreprise ont dû se séparer. Avant de devenir
restés en liaison durant les longues années de la guerre et
entomologiste, René Jeannel avait pris sa licence en
qui a rendu possible une reconstitution assez détaillée des
médicine et de ce fait, il a été mobilisé en tant que chirur-
faits vécus et des sentiments dévoilés (G. RACOVITZA,
gien militaire. Parti sur le front dès le 15 août, il se trouva
1970, 1999). L’essentiel de ce que relèvent les lettres de
bientôt au cœur même des sanglantes confrontations,
Jeannel est que celui-ci a fait tout son possible pour res-
suffoqué par le nombre de blessés qu’il devait soigner et
ter utile, même dans de telles conditions, à l’entreprise
risquant à tout moment sa propre vie. Citons à titre
dans laquelle il s’était engagé. Il s’est servit de chacun des
d’exemple un fragment d’une lettre qu’il a adressée à
rares moments d’accalmie dont il a eu part pour faire la
Racovitza le 19 avril 1915 (Figure 5) et dans laquelle il
révision des mémoires destinés à paraître dans la série de
décrit l’acharnée bataille d’Éparges: „On ne peut rien ima-
„Biospeologica”, car certains collaborateurs avaient eu la
giner de plus épouvantable que les canonnades qui ont
chance de pouvoir continuer leurs études scientifiques.
eu lieu. Des 20.000 obus tirés en deux heures! Des rangs
Quelle ironie de corriger le travail de Michaelson sur nos
30

Oligochètes à l’endroit où je suis! ” écrivait-il dans une de
ses missives. De plus, il n’a pas abandonné une besogne
pas moins importante mais beaucoup plus minutieuse,
celle de composer les index qui devaient accompagner le
tome en cours de préparation de cette série, et de com-
pléter les fiches des grottes présentées dans l’„Énuméra-
tion...
”. Mais pour en parvenir, il a eu besoin de deux ans!
Exempté d’obligations militaires par suite de sa qua-
lité de personne étrangère, Émile Racovitza est resté à
Banyuls-sur-Mer. Ceci ne signifie pas qu’il s’est contenté
d’être un simple spectateur aux efforts que la France,
devenue pour lui une deuxième patrie, faisait pour résis-
ter à l’offensive allemande. Il s’y est associé délibéré-
ment, en sacrifiant la raison majeure de son propre exis-
tence, la recherche scientifique.
Peu de temps après le déclenchement des hostilités,
le Laboratoire „Arago” a cessé complètement son activité.
D’un réputé centre d’études zoologiques, il s’est transfor-
mé en hôpital militaire, destiné à soigner les blessés et les
malades tirés des tranchées. Devenu directeur bénévole
du nouvel établissement médical, Racovitza n’a plus
pensé qu’à la manière dont il pouvait soulager la souf-
france des victimes, et cette tâche s’avéra être extrême-
ment lourde. Dans une lettre envoyée le 6 avril 1915 au
docteur P. Portier, médecin chef à l’Hôpital de
Neufchâteau, il avouait:
C’est vous dire que je ne résiste au surmenage qu’à
cause de ma santé encore robuste et de l’âpre volonté de
faire de mon mieux pour aider autant qu’il sera en mon
pouvoir à l’écrasement de la bocherie
[…] Je suis tran-
quille maintenant sur l’issue de la guerre mais j’ai passé

Figure 7: Émile Racovitza en 1921.
de durs moments l’an dernier […] Je vis sans la moindre
Figura 7: Émile Racovitza en 1921.
appréhension parmi nos typhiques.
Quoiqu’il en soit, je ne quitte pas Banyuls avant la fin
de la guerre; je ne puis passer à personne les multiples
directions que j’exerce. Je ne prévois pas, avant la fin de

à visiter parfois sur la durée d’une seule année.
la guerre, la possibilité de faire de la Zoologie. Je n’ai pas
Après ce que le Traité de Versailles a mis définitive-
écrit une ligne ou regardé dans le microscope depuis le
ment fin aux combats, dans l’entreprise „Biospeologica”
mois d’août.
est intervenu un autre changement important, mais cette
Ceci dit, je vous promets de m’occuper de vos notes
fois-ci bénéfique.
dès que j’aurais un moment de libre et avant de m’occu-
Le démembrement de l’Empire austro-hongrois a
per de mes propres travaux.
permis à la Roumanie d’incorporer dans son territoire la
L’hôpital de Banyuls a cessé de fonctionner en oc-
Transylvanie. Afin que l’administration de cette vieille pro-
tobre 1916, du fait que l’éloignement du front rendait trop
vince historique soit transférée aux autorités roumaines,
coûteux le transport de blessés pratiquement à travers
un gouvernement provisoire y a été installé. Il avait, entre
tout le pays. Néanmoins, Racovitza n’a pas pu revenir à
autres, la mission de réorganiser le système d’enseigne-
ses préoccupations spéléologiques. Il a du employer tout
ment, et l’un des objectifs prioritaires à cet égard était
son temps pour ramener à l’état initial le Laboratoire
l’Université de Cluj. Il a commencé par proposer au per-
„Arago” et pour faire paraître les „Archives de Zoologie”
sonnel didactique hongrois de conserver toutes ses fonc-
avec des ressources financières plus que précaires. Des
tions, en lui demandant en même temps de déposer l’in-
explorations souterraines ont été cependant entreprises
dispensable et logique serment d’allégeance à l’état rou-
en France, en Espagne et en Algérie, grâce à l’abnéga-
main. Mais il n’a reçu qu’un refuse à peu près unanime
tion et au dévouement de plusieurs collaborateurs de
(RACOVITZA, 1926).
„Biospeologica”, dont les plus persévérants furent H.
Dans cette situation, une commission spécialement
Breuil, E. Sollaud, C. Bolivar, P. Paris et P. de
chargée de recruter un nouveau corps enseignant a été
Peyerimhoff. Et en avril 1916, Jeannel a eu lui aussi la
constituée en mai 1919. Comme le concours obtenu de la
possibilité de faire quelques courses spéléologiques dans
part des universités de Bucarest et de Jassy s’est avéré
la chaîne montagneuse du Jura.
être insuffisant, elle a fini par en appeler à des éminents
Les graves conséquences que la première conflagra-
hommes de sciences roumains établis à l’étranger, y
tion mondiale a eu sur l’activité de „Biospeologica”
compris à Émile Racovitza. Sollicité de mettre sa compé-
peuvent être résumées en un seul chiffre: une centaine
tence au service de l’Université de Cluj en tant que pro-
de cavités explorées entre juillet 1914 et juin 1919, c’est-
fesseur titulaire de la chaire de Zoologie, celui-ci a accep-
à-dire autant que Racovitza et Jeannel arrivaient naguère
té, mais à la condition qu’il soit dépourvus de responsabi-
31

„Biospeologica”. C’est sans aucun doute la principale rai-
son pour laquelle Émile Racovitza est revenu dans sa
patrie accompagné de René Jeannel, celui à côté duquel
il avait dirigé la si prodigieuse activité de l’ex-entreprise
privée. Deux ans plus tard, à l’inséparable couple s’est
joint le zoologiste suisse Pierre Alfred Chappuis, admi-
rable preuve que la science ne peut pas être encadrée
dans des frontières.
L’organisation effective de l’Institut de Spéologie a
posé d’innombrables problèmes, car la Faculté des
Sciences ne disposait que d’une partie de la bibliothèque
et du mobilier de l’ancienne université hongroise (CHAP-
PUIS, 1948). Responsable en tant que directeur de son
installation, Racovitza (Figure 7) devait mettre en ordre
tout ce que constituait le considérable héritage scientifi-
que transféré de France, c’est-à-dire l’équipement d’ex-
ploration, l’appareillage, la collection d’animaux, les car-
Figure 8: En route pour le karst des Carpates Occidentales (photo E.
tes et les publications scientifiques. Il devait également
Racovitza, juillet 1923).
prendre soin de compléter ce matériel avec d’autres
Figura 8: De camí cap al carst dels Càrpats Occidentals (foto E.
acquisitions. A ce dernier égard, on sait qu’il a bénéficié
Racovitza, juliol de 1923).
de l’aide d’Édouard Alfred Martel, qui a mis à sa disposi-
tion plus de 1.000 négatifs pour être copiés, y compris
sous forme de diapositives (G. RACOVITZA, 1999). Et
l’énumération pourrait être facilement continuée.
lités didactiques et qu’il puisse organiser en revanche un
En dépit de ces difficultés, Racovitza est resté opti-
institut de recherches scientifiques. Et la commission a
miste. Il envisageait même d’inclure dans le programme
estimé que sa demande était tout à fait légitime.
de recherches de nouveaux champs d’investigation, tel
Celles-ci sont, très sommairement exposées, les cir-
celui de la chimie, de la physique et de la météorologie
constances dans lesquelles celui qui avait posé les bases
souterraine (GUIART & JEANNEL, 1948). Il pensait aussi
de la biospéologie est devenu aussi le fondateur du pre-
qu’il sera en mesure d’étudier, avec le concours du
mier institut de spéléologie du monde (Figure 6).
renommé physicien roumain Dragomir Hurmuzescou,
Consacrée par une loi que le roi de la Roumanie a pro-
l’action de la radioactivité naturelle sur les animaux caver-
mulguée le 26 avril 1920, sa création a été un événement
nicoles (HURMUZESCU, 1948), compte tenu du fait que
unique dans la marche de cette discipline scientifique.
ce phénomène est plus accentué dans l’atmosphère de
Mais pour Racovitza, elle n’a représenté qu’un moyen de
grottes qu’à l’exterieur. Malheureusement, aucun de ces
remplacer le statut d’entreprise privée que „Biospeologica”
projets n’a pu être réalisé, l’unique mais décisive cause
avait eu à ses origines avec celui d’institution officielle.
étant la multitude des missions dont il a été chargé dès
L’existence de cette association internationale a été
son arrivée à Cluj et qui ne lui laissait que trop peu de
d’ailleurs le principal argument par lequel le grand savant
temps pour ses occupations scientifiques.
a justifié son intention d’installer un institut de recherches
L’Institut de Spéologie a commencé son activité
dans le cadre de la Faculté des Sciences de Cluj. Dans
avant même qu’il soit complètement installé. La première
un mémoire adressé au gouvernement provisoire le 14
grande campagne biospéologique que Racovitza et
décembre 1919, il précisait en outre qu’il s’agissait d’une
Jeannel ont pu faire après la longue interruption imposée
organisation ayant une vieille tradition et dont les résultats
par la guerre a été entreprise dans la région la plus repré-
auraient pu constituer un solide point d’appui dans l’acti-
sentative pour le relief karstique du pays, les Monts du
vité du futur établissement scientifique. Et ces résultats
Bihor (Figure 8). Déroulée entre le 9 août et le 4 septem-
étaient particulièrement convaincants. En dépit de la
bre 1921, elle a donné aux deux explorateurs l’occasion
guerre, le bilan de „Biospeologica” comptait à ce moment-
de visiter la grotte de Scarisoara, la plus grande glacière
c
s
là 838 grottes explorées, 1.017 échantillons de faune
naturelle de Roumanie et l’une des plus importantes dans
cavernicole, 40 travaux réunis en 4 tomes totalisant 3.433
le monde. En effet, la cavité abrite un dépôt de glace
pages et 816 espèces ou sous-espèces identifiées dans
pérenne ayant un volume d’environ 75.000 m3 et une
le milieu spéléique, dont 226 nouvelles. Peu souvent
ancienneté d’au moins 3.000 ans, et dont la structure
auparavant les sciences naturelles avaient connu pa-
stratifiée constitue une véritable archive des oscillations
reilles recherches conjuguées, poursuivies selon un pro-
climatiques qui se sont succédées durant tout cet inter-
gramme clairement défini et ayant pour but la reconstitu-
valle. Racovitza a été le premier à attirer l’attention sur
tion de l’évolution propre à un domaine vital aussi étendu
l’importance de cette grotte (Figure 9), si remarquable
que celui souterrain.
qu’il s’est proposé d’y installer un laboratoire permettant
En devenant dès sa création le nouveau centre de la
d’effectuer aussi bien des expériences que des observa-
biospéologie mondiale, l’institut de Cluj avait donc une
tions à longue échéance (RACOVITZA, 1927). A son tour,
double mission: d’une part, d’entreprendre des études
Jeannel a constaté que ce milieu glacé est peuplé par un
systématiques dans le karst roumain, notamment dans
Coléoptère troglobie qui y vive réellement à la limite des
celui de la Transylvanie, et d’autre part, de continuer à
conditions d’existence et qu’il décrira sous le nom de
coordonner les travaux des collaborateurs de
Pholeuon proserpinae glaciale (JEANNEL, 1923).
32

Figure 9: Pages d’un carnet de notes d’Émile Racovitza, avec le cro-
Figura 9: Pàgines d’un llibret de notes d’Émile Racovitza, amb dibuixos
quis de deux stalagmites pérennes de glace de la Grotte de
de dues estalagmites perennes de glaç de la Grotte de
Scarisoara
c
Scarisoara.
c
s
s
L’ironie du sort a fait que la caverne de Scarisoara,
c
Cependant, les conditions dans lesquelles travaillait
s
celle qui a constitué le sujet de l’unique travail de spéléo-
l’équipe de spéléologues de Cluj sont devenues de moins
logie physique élaboré par Racovitza, soit probablement
en moins favorables. Déterminé par l’accentuation pro-
aussi la dernière que celui-ci a pu visiter. A ce sujet,
gressive de la crise économique mondiale, le déclin a cul-
GUIART & JEANNEL (1948, p 12) affirment seulement
miné en 1931, quand le gouvernement a supprimé les
que „les longs séjours sous la tente, dans les forêts hu-
crédits de tous les laboratoires universitaires. De plus,
mides des montagnes, lui imposent des fatigues qu’il s’ef-
Jeannel (Figure 10) a été nommé la même année profes-
force de dissimuler, jusqu’au jour où il est pris d’une
seur d’Entomologie au Muséum National d’Histoire
syncope en remontant des pentes raides, au sortir d’une
Naturelle, et il a quitté Cluj pour s’établir définitivement à
grotte du Haut-Bihor.” Or, le néfaste accident a dû se pro-
Paris (MOTAS, 1966).
s
duire le 28 juin 1923 et la grotte en question doit être celle
Il est évident que, dans pareille situation, l’institut a
de Scarisoara, car à partir de ce moment son nom ne
c
dû renoncer à toute campagne biospéologique, son acti-
s
figure plus parmi les signataires des fiches publiées dans
vité se limitant forcément à l’étude des matériaux récoltés
les „Énumérations” (JEANNEL & RACOVITZA, 1929).
au cours des expéditions précédentes et à la coordination
Obligé donc par sa santé soumise à trop d’épreuves,
des recherches entreprises par ses collaborateurs de
Racovitza a remis aux soins de ses plus jeunes collabo-
l’étranger. Mais même s’il n’a fonctionné dans des condi-
rateurs les expéditions spéléologiques. Aidés par deux
tions acceptables que durant tout au plus une décennie,
assistants, Jeannel et Chappuis ont fait de leur mieux
les résultats qu’il a obtenus ne sont point négligeables:
pour le remplacer, en poursuivant avec la même persé-
358 grottes visitées, dont 222 dans les Carpates, et 15
vérance les explorations souterraines et en élargissant
autres mémoires publiés dans la série de
l’aire des investigations jusque dans la Carpates
„Biospeologica”, la plupart traitant de la faune caverni
Méridionales et la région de Dobroudja, au voisinage de
cole de Transylvanie (CHAPPUIS, 1948).
la Mer Noire. Ils sont également arrivés à dépasser les
Même si un faible espoir de redressement est appa-
frontières roumaines, en visitant des grottes situées dans
ru en 1937, quand l’Institut de Spéologie a reçu une sub-
les zones calcaires de la Serbie et la Slovénie, de l’Italie,
vention lui permettant d’acquérir quelques livres et instru-
des Pyrénées et de l’Algérie.
ments de laboratoire, la sévère restriction financière a été
33

après, quand la paix a mis fin à l’exil, Racovitza a eu la
joie de retrouver pratiquement intact l’institut dans lequel
il avait investi tant d’énergie et de passion (Figure 11).
Sa satisfaction a été pourtant tardive. Avec les forces
affaiblies au terme d’une existence qui ne représentait en
somme qu’une perpétuelle lutte avec maintes difficultés et
privations, il a contracté une pneumonie et, malgré les
efforts désespérés des médecins, il s’est éteint dans une
chambre d’hôpital le 19 novembre 1947.
Avec la disparition de celui qui avait eu l’initiative de
l’organiser et qui a été son plus constant animateur,
„Biospeologica” s’est peu à peu démembrée. Mais dans
l’histoire de la spéléologie, cette entreprise est restée ins-
crite non seulement par les résultats d’une valeur réelle-
ment exceptionnelle qu’elle a obtenus tout le long d’un
demi-siècle, mais aussi comme exemple unique de l’in-
contestable importance que la coopération internationale
a eu, elle a et elle aura toujours dans le développement
de la science.
Bibliographie
Figure 10: René Jeannel examinant la collection de Coléoptères caver-
nicoles (d’après MOTAS, 1966).
s
CHAPPUIS, P. A. (1948): L’activité de l’Institut de Spéologie de 1920 à
1947. Bull. Soc. Sc. Cluj, 10: 28-36.
Figura 10: René Jeannel examinant la col.lecció de Coleòpters
GUIART, J., JEANNEL, R. (1948): Émile-Georges Racovitza (1868-1947).
cavernícoles (segons MOTAS, 1966).
s
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maintenue jusqu’au début de la Deuxième Guerre
Bihor. Bull. Soc. Sc. Cluj, 1: 411-472).
Mondiale. Encore plus acharnée et plus dévastatrice, la
JEANNEL, R. (1933): Protection de la faune cavernicole. II-ème Cong.
nouvelle grande conflagration a porté un coup funeste à
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JEANNEL, R. (1950): Quarante années d’explorations souterraines. Notes
la Roumanie. En vertu du Diktat de Vienne, celle-ci a été
Biospéologiques, 6: 1-96.
forcée de céder au profit de la Hongrie la partie nord-
JEANNEL, R., RACOVITZA, E. (1907): Enumération des grottes visitées,
ouest de son territoire. Comme toute l’Université de Cluj,
1904-1906 (Première série) Biospeologica II. Arch. Zool. exp. gén.,
IVe Série, 6: 489-536.
la Faculté des Sciences a dû se réfugier au dehors de la
JEANNEL, R., RACOVITZA, E. (1910): Enumération des grottes visitées,
zone occupée, mais le départ a été tellement hâtif que
1908-1909 (Troisième série) Biospeologica XVI. Arch. Zool. exp.
l’Institut de Spéologie est resté sur place. En témoignant
gén., Ve Série, 5: 67-185.
d’un dévouement poussé à l’extrême, Chappuis a assu-
JEANNEL, R., RACOVITZA, E. (1918): Enumération des grottes visitées,
1913-1917 (Sixième série) Biospeologica XXXIX. Arch. Zool. exp.
mé la lourde responsabilité de le conserver en état de
gén., 57 (3): 203-470.
fonction. Et c’est uniquement grâce à lui que cinq ans
JEANNEL, R., RACOVITZA, E. (1929): Enumération des grottes visitées,
1918-1927 (Septième série) Biospeologica LIV. Arch. Zool. exp.
gén.
, 68 (2): 293-608.
MOTAS, C. (1966): Hommage à la mémoire de René Jeannel (23 mars
s
1879 - 20 février 1965). Suivi de la liste complète de ses publica-
tions. Intern. J. Speleol., 2 (3): 230-267.
RACOVITZA, E. (1912): Cirolanides (Première série). Biospeologica
XXVII. Arch. Zool. exp. gén., Ve Série, 10: 203-329.
RACOVITZA, E. (1926): L’Institut de Spéologie de Cluj et considérations
générales sur l’importance, le rôle et l’organisation des instituts de
recherches scientifiques. Trav. Inst. Spéol. Cluj, 1: 1-50.
RACOVITZA, E. (1927): Observations sur la glacière naturelle dite
„Ghetarul de la Scarisoara”.
c
Bull. Soc. Sc. Cluj, 3: 75-108.
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RACOVITZA, G. (1970): Note sur la correspondance entre René Jeannel
et Émile Racovitza. In: Livre du centenaire Émile G. Racovitza 1868-
1968
, Éditions de l’Académie de la République Socialiste de
Roumanie, Bucarest: 195-202.
RACOVITZA, G. (1999): Savoir ou ne pas savoir. Les vérités de la vie d’É-
mile Racovitza (en roumain, avec résumé en français). Editions de
l’Académie Roumaine, Bucarest, 560 pp.
Figure 11: Émile Racovitza dans son laboratoire de l’Institut de
Spéologie.
Figura 11: Émile Racovitza al seu laboratori de l’Institut d’Espeleologia
de Cluj.
34